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« Raser les habitations de plus de 40.000 âmes est un génocide urbain… »

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Picture1La série des évictions forcées se poursuivent dans la métropole économique de Douala avec son cortège de pleurs et de douleurs. Armand Nouwé, coordonnateur du projet Éviction scrute les conséquences et évoque les pistes de solutions envisagées dans le cadre du projet Éviction dont il tient les rênes.

 Ajafe : pouvez-vous nous présenter le projet « Eviction » ?

Armand Nouwe : Le projet éviction c’est une initiative du réseau de suivie des politiques publiques et des stratégies de coopération dénommée Dynamique citoyenne dans sa Coordination de la région du Littoral (Parce que c’est un réseau national), mis en œuvre par le CODAS CARITAS Douala qui est une œuvre de l’église catholique de l’archidiocèse de Douala. C’est un projet qui nait de l’observation par les leaders membres de ce réseau, des vagues de déguerpissement aussi bien dans la ville de Douala que Yaoundé, à l’instar de ceux de 2009 au quartier  Ntaba à Yaoundé.

C’est ceci qui interpelle ces leaders et ils commencent à réfléchir donc sur la question. Au bout de leur réflexion, ils se rendent compte que dans la plupart des cas, il ne s’agit  pas de déguerpissement concerté, des déguerpissements forcés. La raison étant que les populations victimes de ces opérations ne sont pas préalablement consultées et il n’y a pas de cadre de concertation entres elles et les autorités administratives, et le pire parfois est qu’elles ne sont pas indemnisées à juste valeur des biens qu’elles détiennent, qu’elles ont investies sur le site déguerpi.

Du coup, Dynamique Citoyenne a initié ce projet pour, d’abord renforcer les capacités de ces victimes en les structurant en collectifs, et pouvoir migrer également vers la construction d’une solidarité entre les collectifs de différentes zones déguerpies. Ce qui devra permettre de déboucher vers une plate-forme des victimes des évictions forcées dans la ville de Douala.

En principe donc, face à ce vaste phénomène de déguerpissement que nous appelons de plus en plus « génocide urbain », c’est tous les citoyens de la ville de Douala qui devaient se lever pour dire « non ! », c’est tous les citoyens camerounais qui devaient se lever pour dire « non, plus jamais ça ! » Parce que ces déguerpissements forcés ont pour conséquence, des milliers et des centaines de milliers de familles qui sont disloquées, qui sont mises en péril, des enfants qui  n’iront plus à l’école, des pères de famille qui ont perdu l’autorité sur leurs enfants, les divorces qui sont de plus en plus consommés et pire, des décès de ces pères de familles-là.

ce travail vise à amener les collectifs à lutter contre les évictions forcées. Il faut dire qu’un projet a une durée de vie, parfois très courte ; or les collectifs des personnes victimes, tant que leur situation ne trouve pas de solution, elles seront toujours là pour la défendre.

Dans notre stratégie,, nous avons prévu travailler aussi avec les autorités administratives. Nous allons aller vers eux, organiser des colloques pour échanger, question de mieux comprendre  ce qui  les anime dans l’organisation de ces opérations de déguerpissement. Peut-être qu’elles rencontrent des difficultés dans le processus des déguerpissements ; auquel cas nous réfléchirons ensemble sur les solutions probables à mettre en place. Une approche qui va sans doute permettre de déboucher sur un cadre de propositions alternatives. Et probablement sur un avant-projet de loi sur la question foncière et logement décent au Cameroun.

Il y a un avant-projet de loi proposé par une Ong sœur, Assoal pour ne pas la nommer, qui a travaillé sur le logement social ; mais nous allons travailler sur la question foncière et le logement décent, parce qu’il faut bien faire la différence entre logement décent et logement social.

Pourquoi maintenant ?

Pourquoi maintenant ? Tout simplement parce qu’on se rend compte que depuis 2009, ce problème se pose avec acuité ; et que sachant que la ville de Douala (et bien d’autres grandes villes du Cameroun) ne sont pas à un niveau de structuration avancé, il y a donc encore beaucoup de projet de développement à réaliser dans ces villes-là. Et comme à chaque fois lorsqu’il y a des évictions forcées, on justifie par les projets de développement, cela veut dire qu’on connaîtra de plus en plus la question des évictions forcées dans la ville de Douala et même dans les autres grandes métropoles du Cameroun. C’est pourquoi c’est maintenant.

Nous interpellons donc, Nous convions nos consœurs associations de la société civile à se joindre à nous pour la réflexion en vue de  stopper maintenant ce phénomène. Parce que si on laisse perdurer, on ne parlera plus de 100.000 personnes déguerpies, on parlera dans les années à venir d’un million voire plus de victimes de déguerpissements forcés. Et je ne sais pas si nos autorités attendent qu’on en arrive au million de victimes pour que cela soit considéré comme une tragédie ou une catastrophe urbaine. Mais nous, au niveau actuel des choses, nous parlons déjà de génocide. Parce que raser tout un quartier entier où vivent plus de 40.000 âmes c’est un génocide urbain.

Face à l’intransigeance avérée des autorités administratives, comment comptez-vous opérer pour amener ces dernières à être plus souples dans leur démarche ; surtout que celle-ci serait sous-tendue par de gros intérêts financiers.

Relativement à ça, si à chaque fois nous assistons à des évictions forcées, c’est justement parce que les autorités arguent que « ces personnes savaient… avaient l’information et se sont installées illicitement » ; Et c’est comme cela qu’elles les appellent : « les occupants illicites des domaines privés de l’Etat ou des domaines privés ». Notre avis est que nos administrations cherchent juste des boucs émissaires. Parce que 40.000 personnes ne peuvent pas s’installer dans un quartier en un jour, en un mois. Alors qu’il y a des dispositions légales qui demandent au préfet de mettre sur pied une commission de surveillance des domaines privés de l’Etat. Et pour ceux qui sont dans les domaines privés de personnes morales ou de personnes physiques, mais si vous laissez les gens s’installer sur votre site, 40.000 pendant des décennies et que vous ne dites rien, il faut bien qu’on se pose la question de savoir si ce site vous appartient vraiment.

Ce que nous préconisons face à cette situation est que la loi 80/22 du 14 juillet 1980 en son article 7 qui demande au préfet  de mettre sur pied cette commission de surveillance soit respectée. Comme cela, on ne verra plus des personnes qui s’installent illicitement sur le domaine privé de l’Etat ou que ce soit.

Le préfet a tous les moyens, et c’est bien structuré, de la préfecture aux chefferies de bloc quartier en passant par la sous- préfecture et la chefferie de quartier. Ainsi si dans un quartier il y a un espace réservé pour la construction d’un hôpital, et que le chef de bloc est au courant, il va veiller à ce que personne ne s’y installe. La première personne qui pose un parpaing ici, le chef de bloc intervient ; si la personne n’obtempère pas, il saisit le chef de quartier qui remonte l’information au niveau du sous-préfet qui a des forces de maintien de l’ordre à sa disposition pour résoudre ce genre de cas. Les choses peuvent même être gérées sans que le préfet soit informé.

Donc il y a une solution à ce problème, et ce sont les autorités qui refusent de mettre en application ladite solution. Et c’est justement parce que lesdites autorités sont complices de ces installations dites illicites que 40 années après on va trouver des gens installés là où elles n’auraient pas du être. Cette complicité qui se caractérise comme à Nkomba par des installations électriques. La Sonel peut-elle installer tout un quartier sans obtenir des autorisations ? A Diboum également il y a des installations électriques, des poteaux hautes tensions et autres. La Sonel peut-elle installer un quartier qui n’est pas habitable ? Il y a des branchements Camwater ; cette entreprise du service public de l’eau potable peut-elle connecter à son réseau un quartier hors la loi ? On a inscrit les citoyens là-bas pour prendre part au vote et il y avait même des bureaux de vote installés ; les autorités ne savaient-elles pas que ces quartiers sont illégaux ? Ce sont autant de questionnements qui nécessitent des réponses. Par tous ces faits, on a fait croire à tous ces gens qu’ils sont bien installés, et dans un domaine qui leur appartient.

C’est pourquoi pour que ceci soit justement appliqué, nous, organisations de la société civile nous demandons que ce ne soit pas appliqué après coup. Il ya des mesures dissuasives comme implanter des plaques, des grosses plaques qui indiquent qu’ « ici est prévu projet de développement, vous n’avez pas accès, vous ne pouvez pas vous installer… »

Une interview exclusive de  Bernard Mawo

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